Au cours des derniÚres semaines, la Maison-Blanche de Trump a publié quelques petites perles. De la vidéo raciste sur les Obama aux images générées par IA pour alimenter une querelle de hockey avec le Canada, en passant par une tentative de vendre leur guerre contre l'Iran à coups de graphismes de jeux vidéo mélangés à de vraies images de combats, l'administration nous offre une masterclass dans l'art de semer la discorde.

Et ils ne le font pas pour passer au journal tĂ©lĂ©visĂ©. Aucun de ces contenus n'a Ă©tĂ© conçu pour les journalistes â si ce n'est pour qu'ils rapportent l'existence mĂȘme de ces vidĂ©os. Tout est fait pour les fils d'actualitĂ©, lĂ oĂč un contenu moyen capte environ 1,7 seconde d'attention. 1,7 seconde, ce n'est pas assez pour informer. Mais c'est suffisant pour provoquer. Suffisant pour vous faire ressentir quelque chose avant mĂȘme d'avoir le temps de vous demander si c'est rĂ©el.
Et voilà la vérité : si on fait défiler comme ça, c'est parce que les plateformes ont été construites exprÚs pour ça.
Lentement d'abord, puis d'un seul coup
Il y a une distinction utile qu'on a tendance Ă oublier aujourd'hui : le rĂ©seau social et les mĂ©dias sociaux, ce n'est pas la mĂȘme chose. Et c'est dans ce glissement de l'un Ă l'autre que la plupart de nos problĂšmes actuels prennent racine.
Le rĂ©seau social, c'Ă©tait actif. On partageait des choses avec des gens qu'on connaissait. Eux partageaient quelque chose, peut-ĂȘtre que ça vous intĂ©ressait, peut-ĂȘtre pas. Quoi qu'il en soit, c'Ă©tait communautaire, conversationnel.
Les mĂ©dias sociaux, c'est passif. On fait dĂ©filer. Un algorithme dĂ©cide ce qu'on voit â non pas en fonction de qui on connaĂźt ou de ce qu'on a demandĂ©, mais de ce qui va nous garder lĂ le plus longtemps.
Ce basculement n'est pas arrivĂ© parce que les utilisateurs le rĂ©clamaient. Il est arrivĂ© parce que leur modĂšle Ă©conomique, c'est le temps â votre temps, prĂ©cisĂ©ment, et la quantitĂ© qu'ils peuvent en capturer.
Quand vos revenus viennent de la publicité, trois choses comptent par-dessus tout : le nombre d'utilisateurs, la durée de leur présence, et la quantité de données qu'on peut collecter pour les cibler. Le bonheur des utilisateurs n'apparaßt nulle part dans cette équation. La vérité non plus.
Ils le savaient
En 2017, Facebook a modifiĂ© son algorithme. Les rĂ©actions emoji â amour, wow, triste, colĂšre â ont Ă©tĂ© pondĂ©rĂ©es cinq fois plus qu'un simple like. Le raisonnement Ă©tait limpide : les rĂ©actions Ă©motionnelles fortes gĂ©nĂ©raient plus d'engagement, et plus d'engagement signifiait plus de temps passĂ© sur la plateforme.
Leurs propres chercheurs ont presque immédiatement soulevé le problÚme. DÚs 2019, les data scientists internes de Facebook l'avaient confirmé noir sur blanc : les publications qui recevaient des réactions de colÚre étaient de maniÚre disproportionnée susceptibles de contenir de la désinformation, des contenus toxiques et des informations de mauvaise qualité. Leur propre plateforme amplifiait systématiquement ses pires contenus, et ils le savaient.
Ils ont pourtant laissé faire.
Quand les Facebook Files ont fuitĂ© en 2021, Meta a fait des ajustements. RĂ©duit la pondĂ©ration. PubliĂ© des dĂ©clarations sur ses Ă©quipes dĂ©diĂ©es Ă l'intĂ©gritĂ©. Mais leurs propres donnĂ©es, quand ils ont finalement supprimĂ© entiĂšrement l'emoji colĂšre, ont dit la vĂ©ritĂ© : la dĂ©sinformation a baissĂ©, les contenus nuisibles ont baissĂ© â et oh, l'engagement global des utilisateurs n'a absolument pas bougĂ©.
Et maintenant, ils ont arrĂȘtĂ© de faire semblant
Janvier 2025. Meta annonce la fin de son programme indĂ©pendant de vĂ©rification des faits â celui qu'il avait maintenu pendant prĂšs d'une dĂ©cennie. Plus de 70 organisations de fact-checking signent une lettre ouverte pour condamner la dĂ©cision. La reconnaissance publique de Meta quant aux consĂ©quences ? Que les contenus nuisibles vont inĂ©vitablement augmenter.
Ils l'ont dit. En le sachant. Et ils l'ont fait quand mĂȘme.
(Petite prĂ©cision : Sunslider est nĂ© en janvier 2025, en grande partie Ă cause de mon dĂ©goĂ»t face à ça, et Ă d'autres prises de position similaires de Meta et de Mark Zuckerberg dans la foulĂ©e de la réélection de Trump â comme sa dĂ©claration que les entreprises ont besoin de plus d'"Ă©nergie masculine". Excusez-moi un instant, il faut que j'aille ramasser mes yeux qui viennent de rouler jusqu'au bout du couloir.)
Par quoi ont-ils remplacĂ© ces fact-checkers ? Les Community Notes â autrement dit, les utilisateurs qui font le travail Ă leur place. Ăa sonne dĂ©mocratique. Ăa ne fonctionne pas. Twitter l'a dĂ©jĂ montrĂ© : une Ă©tude portant sur un million de Community Notes lors de l'Ă©lection amĂ©ricaine de 2024 a rĂ©vĂ©lĂ© que 74 % des corrections exactes n'ont jamais Ă©tĂ© vues par les utilisateurs. On en revient Ă ces 1,7 secondes : les mĂ©dias sociaux sont conçus pour amplifier les contenus Ă©motionnels et enterrer les corrections.
Leur remĂšde Ă leurs algorithmes est donc battu par leurs algorithmes. Amusant, non ?
La vraie insulte
Meta a gĂ©nĂ©rĂ© 160 milliards de dollars de revenus publicitaires en 2024. Pas mal â mais en 2025, c'Ă©tait 195 milliards. Presque un demi-billion de dollars en deux ans, grĂące Ă un modĂšle Ă©conomique fondĂ© sur une seule chose : vous garder le plus longtemps possible sur la plateforme, Ă ressentir le plus possible, Ă cliquer le plus possible. Le contenu Ă©motionnel â vrai ou inventĂ© â sert mieux leurs objectifs qu'un contenu calme.
Mais rester collé à votre téléphone à faire du doomscrolling, c'est vraiment votre objectif ?
Question rhétorique, évidemment. Mais réfléchissons aussi à ce qui est en train d'arriver dans cet environnement : le déluge de contenus générés par IA. Ce qui se profilait il y a six mois est désormais là en force : images générées, citations fabriquées, vidéos synthétiques, comptes entiers qui n'existent que pour provoquer une réaction et vous vendre quelque chose dans la foulée. Une opinion politique. Une paire de jeans. Une version de la réalité. La structure d'incitation qui poussait déjà vers l'indignation et la désinformation dispose maintenant d'une machine à contenu à l'échelle industrielle.
Et là encore, la réponse de ces géants, c'est d'en faire votre problÚme.
Vous â non rĂ©munĂ©rĂ©, non formĂ©, en train de faire dĂ©filer des centaines de publications par jour â ĂȘtes dĂ©sormais apparemment responsable de vĂ©rifier le fil d'actualitĂ© que des entreprises Ă mille milliards de dollars crĂ©ent pour vous. Je ne sais pas pour vous, mais moi je n'ai ni le temps ni l'envie d'analyser chaque contenu que je vois pour dĂ©terminer s'il est rĂ©el. Ce n'est pas une chose raisonnable Ă demander Ă qui que ce soit.
Mais il s'avÚre que demander des choses déraisonnables aux utilisateurs, pendant que les revenus publicitaires continuent de grimper, est parfaitement cohérent avec la façon dont ces plateformes ont toujours fonctionné.
Alors, cette vidéo de la Maison-Blanche
Ăa marche. Pas comme du journalisme. Pas comme la rĂ©alitĂ©. Mais comme contenu pour les mĂ©dias sociaux, ça marche parfaitement â et dans tous les camps politiques. Ăa fait ressentir quelque chose avant qu'on ait le temps de rĂ©flĂ©chir. Ăa se partage avant d'ĂȘtre vĂ©rifiĂ©. Ăa vit dans un fil qui a Ă©tĂ© spĂ©cifiquement conçu pour laisser exactement ce type de contenu prospĂ©rer.
Rien de tout ça ne changera tant que le modÚle économique ne changera pas. Des plateformes qui optimisent pour l'engagement trouveront toujours que la colÚre, l'indignation et la peur surpassent la précision. Ce n'est pas un bug. C'est la conséquence logique du systÚme.
Chez Sunslider, on est partis d'un endroit diffĂ©rent. Pas de publicitĂ© signifie aucune incitation Ă maximiser votre temps dans l'application. Pas de fil algorithmique signifie aucun systĂšme qui apprend Ă appuyer sur vos boutons Ă©motionnels. Ăa ne rĂ©sout pas le problĂšme plus large â on n'est pas naĂŻfs Ă ce point. Mais c'est au moins une tentative honnĂȘte de construire quelque chose qui ne travaille pas contre vous.
